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Interview de Manuel Martin Cuenca

 

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Posté le 27 décembre 2014 par

 
Chronique
 
 

Frédéric Lelièvre : Vous avez confié le rôle de votre anthropophage à un acteur que vous connaissez bien, et qui parvient à le rendre particulièrement émouvant, pour ne pas dire sympathique. N’est-ce pas un exercice particulièrement pervers ?
Manuel Martin Cuenca : Antonio de la Torre a tourné dans mon premier court métrage en 1999, c’est un acteur que je connais très bien et j’ai assisté à son évolution. Et il n’avait jamais travaillé sur un registre comme ce personnage de cannibale. C’est surtout un acteur d’une très grande humanité, qui avait jusqu’alors beaucoup travaillé avec le texte. Pour porter le personnage de Carlos, construire un tel personnage de tueur, tout dans la retenue, la rencontre me semblait intéressante. Maintenant, faire un exercice de perversion, c’est toujours possible bien sûr. Mais ça n’était pas ce que je voulais. Ce qui m’intéressait avec Carlos, c’était de créer un personnage comme vous et moi. Le mal, la barbarie sont une part de nous. Là où réside le mal, c’est dans notre propre nature. Nous ne sommes pas que cela, mais nous le sommes aussi…

FL: Depuis quelque temps, nos écrans sont monopolisés par les monstres. On trouve pour Noël des poupées zombies, Hannibal Lecter a plus de fans que Galilée, et même votre cannibale est plus touchant que la majorité des pseudostars de la télé.  Qu’est-ce qui ne va pas chez nous ?
MMC: Franchement, je crois qu’à certaines époque, une partie sombre qui nous préoccupe, nous obsède, vient frapper à notre porte. Et indirectement, c’est à cette angoisse que le cinéma fait référence. Il y a régulièrement un retour au cinéma noir, au film de genre. C’est une réponse directe au contexte. C’était le cas dans les années 40, où les films américains reflétaient le malaise de la société. Avec Amours Cannibales, d’une certaine façon, je crois que l’on aborde le sujet de l’impunité. Dans mon pays, il existe un sentiment général de révolte, de colère, parce que nous savons que des actes graves ont été commis, et tout cela a été fait dans une totale impunité. Il en découle un sentiment durable de révolte, de malaise.

FL : Dans le dossier de presse, vous expliquez que ce film est le produit d’une époque. C’est un peu facile ! C’est tout de même vous qui avez décidé de le réaliser maintenant ?

MMC : Tous les films sont des documentaires sur leur époque. Même les plus mauvais, avec l’histoire la plus banale, présente une facette d’un contexte. Ce traitement peut-être d’une grande qualité. Pour parler de l’Espagne, Je pense à la démarche de Bunuel ou Saura à propos du franquisme dans les années 50. Mais dans le même temps, le cinéma n’est jamais foncièrement réaliste. C’est une représentation, une mise en scène. Juste l’empreinte d’une époque. Amours cannibales est de ce point de vue une vision extrêmement abstraite, un conte cruel qui prend ses racines dans le réel. C’est un peu une tradition espagnole. Dans ce domaine, on peut faire référence à Goya. Voyez le tableau Saturne dévorant ses enfants. Il partait d’une réalité ( le sacrifice par l’Espagne de ses enfants au fil des guerres et révolutions) pour trouver une expression la dépassant, avec une signification extrêmement forte, mais détachée de cette réalité.

FL : Justement. Goya tend vers la fantasmagorie, alors que votre film fait le choix du cartésien, du réalisme. Est-ce plus symbolique que simplement de la fiction ?
MMC : C’est possible. Je travaille beaucoup de façon inconsciente. Je laisse le processus s’accomplir pour ensuite, avec le recul, devenir rationnel. C’est vrai que le développement apparait très cartésien, rigoureux. Mais le film entend exposer la perception du monde et la logique de mon personnage. Et c’est un individu particulièrement cartésien, jusque dans l’exécution de ses meurtres.

FL: Carlos a une rigueur de vie, une routine. Pour peu on le dirait victime d’une pathologie, d’une malédiction. Carlos est-il juste une victime ? Amours Cannibales ne seraient-ils qu’un mélodrame sans véritable prédateur ?
MMC: Carlos souffre clairement d’une pathologie : c’est un tueur en série. Mais nous avons tous ce côté sombre qu’il incarne. Et nous avons tous de l’empathie, nous subissons la compassion, l’amour, toutes ces émotions… Au début du film, on peut dire que Carlos est inhumain. C’est après sa rencontre avec Nina, sa découverte de l’empathie et de la douleur humaine, que son personnage se nuance, évolue. Un psychologue dirait probablement que c’est impossible. Qu’un psychopathe ne peut pas guérir ainsi de sa psychose à ce point. Et nous le savons. C’est un voyage qu’un individu comme Carlos ne peut pas faire en deux mois. Et probablement pas plus en 40 ans. Mais ce n’est qu’un conte, qui parle des deux parties de l’animal humain. Du prédateur qui découvre l’amour, l’autre partie en soit…

FL: De la part du réalisateur, n’est-ce pas un vœu pieux ? Le secret espoir que du bien naisse du mal ?
MMC: Il y a de cela. Il est question d’une découverte, d’une évolution. De la capacité de changer. On prend un prédateur, un reptile uniquement préoccupé par la façon la plus efficace de tuer sa proie, et on confronte cet animal à l’autre, au point qu’il ne puisse plus tuer de la même façon. Comment accepter la découverte de l’autre, l’incapacité de considérer comme des victimes potentielles des êtres chéris. Ce qui me parait essentiel, c’est que c’est la première fois que Carlos ressent ce sentiment. Je ne voulais surtout pas entrer dans une représentation mélodramatique des sentiments. Victime de sa découverte, sa transformation est un choc. Je crois que le mélodrame est notre façon de représenter nos propres sentiments. Mais lorsque l’on ressent ce sentiment la première fois, on ne comprend rien, c’est la stupéfaction ! C’est pour cela que lorsque l’on tombe amoureux pour la première fois, on dit souvent que l’on est le dernier à s’en rendre compte…

FL: C’est ce détournement des sentiments qui est assez pervers. Lorsque Carlos dépose sa première victime sur la table avant de la découper, sa façon d’agir à tout de la tendresse.
MMC: Attention, c’est un désir carnassier. Sa réaction, c’est par rapport à la chair, pas à l’être lui-même. C’est comme si il y avait devant lui un met de roi. C’est une forme perverse de dévorer ! Des yeux, mais cela reste de la « dévoration ».

FL: Dévoration, dévotion, le thème est inévitable. La référence religieuse est omniprésente dans le film, alors forcément on y pense : bois ceci est mon sang, mange ceci est mon corps ?  Sommes-nous tous des monstres  culturellement ?
MMC: En partie oui ! Je crois bien. Il est indiscutable que nous sommes les pires prédateurs de la planète.  La religion est un support à nos préoccupations, un soutien à l’espèce face à ses angoisses idéologiques et existentielles. Dont la mort tient la vedette. Si vous prenez l’Ancien Testament, Dieu est une entité terrible toujours dans la vengeance, qui se fait dans le sang, testant les humains avec un incroyable sadisme. Avec le Nouveau Testament, tout s‘inverse, compassion et intégrité sont les maîtres mots. Et apparait un fils de Dieu qui invite à tendre l’autre joue, et se sacrifie pour nous. La religion n’est pas centrale dans le film, mais plutôt utilisé comme un outil pour renforcer l’atmosphère, parce les valeurs générées par le christianisme correspondent bien à l’esprit du film. Maintenant, l’acte de communion possède un caractère un peu cannibale qui vise à exprimer la générosité : dévorez-moi.

FL: C’est bigrement trouble non ?
MMC: C’est une contradiction atavique ! Quelque chose que l’on pense comprendre et que l’on ne remet pas en question. Et pourtant, c’est intimement lié à notre condition d’animal civilisé. C’est un concept que l’on accepte comme on accepte la foi, mais la brutalité sous-jacente reste trouble

FL: Carlos donne une vision civilisée, assez stylée d’un monstre devenant humain. Pour le spectateur, c’est assez confortable. Est-ce que ça n’est pas un problème que ce monstre ne soit pas, au final, si monstrueux que cela ?
MMC: Je ne crois pas ! Je croix que l’horreur c’est justement de bâtir ce confort trompeur. Une façon de démontrer que le monstre est parmi nous, comme nous. Et comme lui, nous avons besoin d’une façade sociale.

FL: En général, la façade franchie, on découvre l’horreur. Avec Carlos, l’abominable devient touchant. Est-ce que ça n’est pas un des maux de notre époque que de vider les certitudes de leur sens ?
MMC: Si ! Et c’est bien la contradiction que je voulais montrer. Mon choix est de mettre le spectateur dans cette situation ambigüe : montrer un personnage barbare, et amener le public à s’identifier à lui, jusqu’à comprendre sa façon de penser. Et provoquer finalement un choc lorsque l’on réalise l’empathie que l’on a pour ce monstre. J’étais certain de pouvoir pousser cette empathie beaucoup plus loin, jusqu’à susciter une identification totale. C’est pour cela que nous (Manuel Martin Cuenca a coécrit le Scénario avec Alejandro Hernandez Diaz) avons rajouté la scène du second meurtre sur la plage. Cette scène à une double fonction : parce que le personnage cherche a redevenir celui qu’il était avant, mais aussi pour rappeler au spectateur qui est vraiment Carlos !

FL: Avec celle où Alexandra ouvre le réfrigérateur, c’est l’une des rares scènes que l’on peut qualifier d’horreur. Bien plus que lorsqu’il découpe un corps, c’est tout de même bizarre ?!
MMC: Tout à fait ! Ce sont les moments les plus forts, parce qu’ils ont une fonction. Ces scènes ramènent à la réalité. L’objectif est de déstabiliser le spectateur, de l’obliger soudain à se situer d’une façon humaine.

FL: Pourquoi un cannibale ? Est-ce de votre point de vue le degré ultime de l’horreur ?
MMC: Je crois que cela reste le tabou majeur dans la plupart des sociétés, un point de monstruosité universel. Nous aurions pu parler par exemple d’un nazi, mais cela aurait restreint la portée du personnage. À l’inverse du cannibalisme qui reste une horreur universelle, de tous les temps et pour toutes les cultures. Le cannibalisme n’est pas lié à une idéologie ou une époque, mais à l’essence même de la nature humaine. C’est, je crois, la déviation la plus perverse, et elle est profondément ancrée en nous. Par exemple, le baiser ou faire l’amour, c’est une sorte de dévoration.

FL: Vous étiez-vous fixé des limites dans la représentation de l’horreur à l’image ?
MMC: Totalement. Nous n’avons jamais voulu exhiber l’horreur de façon démonstrative. Nous avions bien le désir de montrer l’horreur, mais le meilleur moyen de la susciter, c’est de la laisser à l’imagination du spectateur. Parce qu’alors chacun fait appel à sa propre notion de l’horreur, et redevient un gamin de 7 ans qui entend un bruit la nuit, et imagine sans rien voir. Lors de l’une des premières projections à Barcelone, lors de la scène où Carlos s’assied à table pour manger son steak, une demoiselle est sortie de la salle pour vomir aux toilettes. Et elle n’a pas voulu revenir dans la salle parce qu’elle trouvait que ce film montrait des choses trop atroces. Je lui ai dit que c’était plutôt son enfance qui avait dû être terrible !

FL: Carlos est tailleur. Ce choix était-il fondamental ? Où doit-on y voir un clin d’œil à un autre serial killer qui avait la vilaine habitude de s’habiller avec la peau de ses victimes ?
MMC: La profession de Carlos est fondamentale. D’abord, pour que le spectateur ne se pose aucune question su sa précision dans l’art de tuer, sa connaissance du corps, de comment le découper. Quand on le voit utiliser ses énormes ciseaux, cela renvoie directement à sa capacité de dépecer. Et puis c’est un artisan, il a une vraie vie, respectée et reconnue. Ça n’est pas un fonctionnaire transparent, mais une sorte d’artiste qui s’accomplit dans son travail. C’était le métier parfait. Dans une scène, il découpe les pièces d’un costume en vue de l’assembler, comme le font tous les tailleurs. Et bien cette scène est perçue par beaucoup comme perturbante, alors qu’il ne s’agit que de pièces de tissu !

FL: Pour asseoir votre personnage, avez-vous imaginé toute sa vie, les origines de son mal ? Ou totalement laissé de coté ses racines ?
MMC: Son passé existait, mais nous l’avons volontairement occulté pour nous concentrer sur la cohérence du personnage. Parce que notre film a le parti pris de se différencier des films qui expliquent tout, ce qui caractérise souvent l’école américaine. Une narration qui tranquillise la conscience du spectateur en lui expliquant que ça n’est qu’un film, qu’il y a des raisons à tout. Nous voulions exactement le contraire, abolir cette distance de confort. Provoquer en montrant un être si semblable a soit que notre conscience en soit bousculée. Afin de créer une ambigüité durable, un malaise qui vous poursuit après être sorti de la salle. C’est pour cela que nous nous sommes concentrés sur les faits, et que nous n’avons pas d’extrapolé dans la psychologie.

FL: Le serial-killer est omniprésent, dans notre littérature, notre télé, nos infos. On en voit partout. C’est à se demander si le serial killer n’ pas une fonction dans notre société ?
MMC: Il l’a toujours été. C’est une autre représentation de la mort, et l’expression indissociable de notre fascination et de notre peur. C’est juste l’apparence de cette représentation qui change. Car c’est toujours la même mort qui est représentée ! En Espagne, nous avons le torero. Un rituel ou la pulsion de mort est acceptée et qui plus est exécutée. C’est aussi pertinent dans notre inconscient. Qui n’a jamais dit « je vais de tuer ! » C’est juste une fantaisie, un fantasme. Sauf pour certains, qui franchissent ce mur invisible. Et parmi ceux-là, il y en quelques-uns qui dépassent encore ce stade, qui savent qu’ils ne peuvent plus tuer l’objet de leur fantasme. Et qui compensent et perpétuent ce fantasme en tuant des innocents : le serial killer. C’est une forme raffinée de perversion. Doublé d’une ingénieuse forme d’impunité : si je tue ma mère, on me soupçonnera vite. Mais si je m’attaque à des inconnus, bien malin celui qui me trouvera… C’est le tueur absolu.

FL: Vos images sont composées avec beaucoup de soin, et font souvent penser à des tableaux. Aviez-vous un peintre précis en référence ?
MMC: Aucun précisément. Mais j’avais en effet le désir d’esthétiser l’image. Je demandais tout le temps à mon chef opérateur de soigner la composition, de jouer sur les  dominantes de couleurs, les sources de lumière. Je n’avais pas un peintre précis en tête, mais nous échangions tout le temps des images, des références visuelles. Par exemple, je montrais des images des films d’Antonioni, pour illustrer la simplicité du cadre, de l’éclairage. Je cherchais à ce que la composition soit limpide, afin que le message qu’elle transmette soit tout aussi clair.

FL: La fenêtre de l’atelier de Carlos lui permet de tout voir. Elle raconte énormément !
MMC: Cette fenêtre a été une belle découverte. Elle ne figurait pas dans nos plans au début, mais une fois trouvée, c’est devenu un élément fondamental, comme une vitrine pour Carlos. Et pareil avec la grille. Elle n’était pas prévue à l’écriture, mais une fois intégrée, on en a profité au maximum.  C’est comme cet escalier. J’en ai vu des dizaines avant de trouver le bon, qui renvoyait exactement à la grille. Et comme le décor de la maison, avec ce couloir immense. Il nous a beaucoup influencé. Les éléments du décor disent souvent au réalisateur comment ils doivent être filmés. C’est la fonction du réalisateur que de les entendre. Ce sont aussi las auteurs du film !

FL: Amours Cannibales est un périlleux exercice d’équilibre des plus réussi. De quoi êtes-vous le plus fier ?
MMC: Je suis surtout fier d’avoir fait le film que je voulais. De parvenir à choquer, de provoquer l’ambigüité. La distorsion. Et je suis particulièrement fier du travail de mes comédiens.

FL: À propos de vos acteurs, nous avons parlé de Antonio de la Torre, formidable dans le rôle de Carlos. Parlons maintenant de Olimpia Melinte, qui est excellente dans le rôle des deux sœurs. Pourquoi fallait-il que Alexandra et Nina soient jumelles ?
MMC: À l’origine, elles ne l’étaient pas. Ca n’est qu’àç la deuxième ou troisième version du scénario qu’il nous est apparu que cela fonctionnait bien mieux ainsi. Nous nous demandions depuis le début pourquoi Carlos ne tuait pas la seconde sœur. Mais s’il a déjà tué sa prochaine victime potentielle, ce la devient tout de suite cohérent ! On ne peut pas tuer deux fois la même personne, c’est une évidence fondamentale même dans la tête d’un tueur comme Carlos !

FL: Carlos vous a laissé en paix après le dernier clap de fin ?
MMC: C’est un personnage très exigeant qui me hante encore. Mais au bout d’un an, je commence à m’en débarrasser…

FL: Avez-vous appris quelque chose de lui ?
MMC: J’espère que non ! J’espère surtout avoir laissé en lui  le plus négatif qu’il y avait en moi.

FL: Au fait, aimez-vous les films d’horreur ?
MMC:  Pas vraiment. Si une intrigue, une histoire, utilise des éléments d’horreur pour nourrir son rythme, nous surprendre,  ça m’enchante totalement. Si on se contente de zombies qui se dégustent, ça ne m’intéresse pas…


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Petit animal fouineur et curieux : ce margouillat nous scrute et donne un avis toujours aussi péremptoire que subjectif. Bref, un journaliste... un vrai.


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