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Interview de Mark Osbourne Pour Le Petit Prince

 

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Posté le 28 juillet 2015 par

Selon vous, pourquoi le Petit Prince est un livre universel ?
C’est l’un des points les plus difficiles à cerner. Mais je pense sincèrement que ce qui fait que ce livre est aussi populaire depuis si longtemps, c’est qu’il aborde les thèmes et les questions fondamentales qui font de nous des humains. Des thèmes comme l’amour, la relation avec les autres, gérer la perte d’un être cher. Et surtout ce que cela signifie d’être un enfant et un adulte. Quelle que soit la société dans laquelle vous vivez, quels que soient vos origines ou votre âge, tous ces thèmes portent votre vie d’une façon ou d’un autre. Ce livre est assez incroyable de ce point de vue. Des gens différents y verront des sens différents au travers de leur propre vécu, mais l’expérience émotionnelle de sa lecture est identique. C’est son pouvoir : l’émotion qui se dégage de sa lecture. Et lorsque j’ai pensé à en faire un film, j’ai voulu qu’il soit connecté à cette expérience de lecture. Cette émotion devait être le sujet du film. Comment ce livre nous change, nous bouleverse, nous affecte. C’est ce film-là que j’ai voulu faire.

La vedette, c’est la lecture du livre. C’était la clef de l’adaptation ?
Oui ! Et quelqu’un m’a même demandé pourquoi je voulais malgré tout l’appeler Le Petit Prince ! J’ai répondu que c’était le cœur de l’histoire, ce qui changeait le monde de cette petite fille. Je pense que si le livre n’existait pas et que vous découvriez le film, vous ne vous poseriez même pas cette question à propos du titre. Je suis heureux que vous ayez compris cela, parce que ça a été un incroyable challenge de créer un film qui fonctionne pour tous, que vous ayez découvert le livre récemment, il y a des années ou pas encore ! Il a fallu envisager toutes ces hypothèses parce que le film devait fonctionner seul, par lui-même. C’était un  défi vraiment compliqué : comment faire un film de cette substance. Je pense que le plus sur moyen était de faire un hommage, sans vouloir être uniquement fidèle. Simplement parce que vous ne pouvez pas être fidèle avec précision à une idée abstraite ou des concepts émotionnels !

C’était le seul moyen d’adapter sans trahir ?
Exactement. Certains diront sûrement que nous avons trahi le livre en le transposant de cette façon, c’est normal, on ne peut pas satisfaire tout le monde. Mais c’est la première question que j’ai posée lorsque l’on m’a proposé de réaliser ce film : est-ce que je dois coller exclusivement au livre ou est-ce que je peux construire autour ? Je ne voulais pas abîmer ce livre. Et même si on ne le reprend pas en intégralité, chaque morceau utilisé est scrupuleusement repris du livre. Tout ce qui constitue le film est d’une façon ou d’une autre inspiré du livre. Tout vient de lui.

L’utilisation de différentes techniques d’animation vous a permis d’écrire autrement ?
L’idée d’utiliser différentes techniques est l’une des premières que j’ai eues. Je voulais trouver une autre approche. La CGi ne pouvait pas fonctionner pour raconter toute l’histoire, et j’ai pensé que l’animation en stop motion était un choix magnifique pour protéger le livre, suggérer un autre univers. C’est devenu un moyen génial pour raconter l’histoire que j’avais en tête. C’était vraiment plus compliqué, mais j’ai trouvé que c’était le meilleur moyen de concevoir cet hommage.
«  Cela m’a libéré d’avoir deux tonalités différentes. Avec la stop motion, je voulais que les parties extraites du livre lui soient très fidèles. Si nous avions tout réalisé avec une seule technique, cela n’aurait pas fonctionné. Il nous fallait une sensibilité différente pour incarne les différentes réalités, le rythme rapide du monde normal, et celui du livre comme une pause, une respiration. Cela a totalement libéré notre créativité, notre façon d’aborder les différents aspects de l’histoire.

Travailler avec un producteur français a changé beaucoup de choses ?
C’est un film indépendant géant ! Et le plus incroyable, c’est que j’étais sous contrat en tant que  réalisateur français. Même si je ne suis pas français ! Travailler avec un producteur français m’a offert des perspectives que je n’aurais pas nécessairement obtenues ailleurs, comme le montage final. Le « droit moral » est un droit que je n’aurais jamais obtenu aux USA ! De ce point de vue, c’était une expérience incroyable. Les producteurs ont vraiment soutenu ma démarche et ma vision du film. C’était assez unique, parce que c’est le genre d’émulation que vous trouvez dans une petite équipe pour un court métrage, ou un film plus expérimental. Réaliser un film aussi important dans de telles conditions c’est assez… Dingue !

Cela a aussi été l’opportunité de réunir une équipe incroyable !
Le livre lui-même est comme un aimant, il attire à lui d’incroyables talents. J’avais mon pied dans la porte pour m’adresser à de très nombreux artistes comme Jeff Bridges ou Hans Zimmer, mais la rencontre commençait toujours par « Alors vous allez vraiment faire un film de ce livre ? ». Je racontais alors mon histoire, la façon dont je voulais la raconter, j’avais beaucoup d’éléments à montrer, et à la fin de la rencontre, c’était toujours « on le fait ! »… Il est difficile de trouver un artiste qui ne soit pas touché par ce livre. Alors j’ai eu des centaines de talents qui ont accepté mon invitation. C’est comme une armée qui m’aurait rejoint pour le défendre.

Vous avez présenté votre film plus de 300 fois un peu partout autour du monde ?
La nature compliquée de ce projet m’a conduit à parcourir le monde avec une magnifique mallette de démonstration. J’ai pitché le film à des artistes, des acteurs, des financiers. Tous devaient entendre l’histoire pour comprendre où je voulais en venir. Ce pitch était essentiel pour convaincre de notre passion, de la façon dont nous entendions mener ce projet. Cela plaçait la hauteur de la barre.

L’histoire est comme un cocon autour du texte de Saint-Exupéry. D’où vous est venue l’inspiration ?
C’était purement logique. Le livre en lui-même n’a qu’un seul personnage féminin, la rose ! Je trouvais cela très troublant. D’autant que j’ai participé à une étude qui m’a permis de réfléchir sur le rôle des femmes dans les films, même animés. Et il y a très peu de rôles pour les femmes ou les petites filles. Cela m’a beaucoup inspiré. J’ai une fille, j’ai pensé à elle, et j’ai créé un personnage qui pourrait nous inviter dans l’expérience du livre. Et puis ce personnage de petite fille apportait un contre-point au Petit Prince. Pour moi, c’était une évidence. L’autre influence, c’était Miyazaki. Miyazaki a toujours utilisé des héroïnes. Cette petite fille permettait d’équilibrer toute l’histoire.

Qu’avez-vous ressenti lorsque les héritiers de Saint-Exupéry ont dit oui ?
J’ai pitché mon histoire de nombreuses fois à Olivier Daguet, le directeur de la succession Saint-Exupéry, j’avais sa confiance. Mais je ne l’avais pas encore fait à la famille jusqu’à il y a deux ans environ. Nous étions déjà très avancés dans la production, et je dois dire que j’étais très nerveux ! C’était tellement important pour moi d’avoir leur approbation. Alors, je leur ai raconté toute l’histoire, j’ai tout pitché ! Ils ont applaudi à la fin, et ont déclaré que j’avais leur total soutien. À cet instant j’avais les larmes aux yeux, j’étais choqué. Je ne pouvais plus parler. J’étais déjà investi dans cette aventure depuis longtemps, mais c’était primordial d’avoir ce soutien. Le fait qu’ils comprennent et apprécient ce que nous avions entrepris était essentiel. Lorsque je l’ai annoncé à l’équipe, tout le monde était très heureux, enthousiasmé.

C’est comme si vous faisiez partie de la famille désormais ?
Vous savez, ça serait incroyable ! J’adorerai, mais ils ont déjà une très grande famille ! Ce sont des gens charmants. Après Cannes ils m’ont invité à dîner avec ma famille, ils mont applaudit et porté des toasts. C’était incroyable. Je n’aurais pas pu être plus heureux.

On ne réalise pas en France à quel point le Petit Prince compte partout dans le monde. Dites-nous !
C’est vraiment intéressant parce que le livre est très connu. Pas par tout le monde, mais ce qui le connaissent en sont dingues, comme s’il représentait énormément pour eux. Beaucoup de personnes étudient le français aux USA, que ce soit au lycée ou plus tard. Leur rêve est de visiter Paris, de parler Français, ils sont vraiment fascinés. Et tous ceux qui étudient le français étudient le livre. Cela fait partie de l’apprentissage. Beaucoup d’américains découvrent le livre comme cela, mais je sais aussi que tous ceux qui aiment le livre adorent l’offrir, le partager. C’est une sorte de phénomène viral ! Et c’est ce qui est excitant pour moi. Nous sommes très nombreux à adorer ce livre, mais il y en a encore beaucoup qui ne le connaissent pas. J’espère sincèrement que mon film est une invitation à la découverte du livre. Parce qu’il y a aussi beaucoup de gens qui en ont entendu parler, mais ne l’ont jamais lu !

De quelle scène êtes-vous particulièrement fier ?
Ouah ! Une seule scène ? Je ne peux pas ! Demandez-le dans six mois, je serais plus objectif ! Je vais vous citer deux scènes. Comme j’utilise deux techniques, je me dois de les honorer toutes les deux ! Il y a cette scène entre la fillette et l’aviateur. Ils ont de nombreuses scènes magnifiques, mais je pense à celle où la petite fille apprend pour la première fois qu’elle devra dire au revoir à l’aviateur, pendant qu’il suspend le petit avion au crochet… L’interprétation, l‘animation de cette scène me brise le cœur chaque fois que je la regarde. La subtilité des expressions que les animateurs CGI ont créé est impressionnante. Et l’autre scène qui selon moi est magnifique, c’est la première fois où nous passons du CGI à la stop motion du désert, que nous passons du papier à des personnages en trois dimensions… je crois que nous avons complètement matérialisé l’ambition de cette scène. Nous avons créé quelque chose de spécial, de totalement connecté au livre. Et quand le Petit Prince parle pour la première fois et que j’entends la voix de mon fils, ça me bouleverse ! Je suis tellement touché que ce soit sa voix, et que le public réagisse à cette voix si positivement !


Frédéric Lelièvre

 
Frédéric Lelièvre
Journaliste spécialisé dans le cinéma, j'ai traîné mes guêtres dans Mad Movies, Pur Ciné, DVD passion avant d'avoir droit à un magazine gratuit à mon nom de plume Le Petit Cinévore ! Désespérément optimiste, je me concentre sur les films qui éveillent en moi un certain intérêt et évite toute destruction massive...


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