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Interview de Mizuho Nishikubo, réalisateur de L’île de Giovanni

 

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Posté le 28 mai 2014 par

Frédéric Lelièvre : L’île de Giovanni doit beaucoup à la contribution de monsieur Hiroshi Tokuno, un natif de l’île de Shikotan. Qu’est-ce que son témoignage vous a apporté ?
Mizuho Nishikubo: Les souvenirs que Monsieur Tokuno nous a racontés dataient de presque 70 ans, et si parfois le temps avait fait son oeuvre, c’est vrai qu’il se souvenait de très nombreux détails. Et c’est vraiment grâce à ce témoignage que nous avons pu rendre ce film aussi réaliste. Et on peut dire que de très nombreuses séquences de souvenir du personnage principal, Junpei, sont en fait des souvenirs de monsieur Tokuno. Il nous a raconté ses propres expériences, mais aussi toutes les histoires qu’il a entendues. C’est vraiment cet ensemble de mémoire qui nous a inspirés.

Si l’évocation de ce morceau d’histoire reste dramatique, le film se conclut sur une note fraternelle, un humanisme très apaisant. Si l’histoire de ces enfants devait avoir un sens, un message, lequel serait-il ?
Je n’avais pas vraiment la volonté de véhiculer un message précis à travers ce film. Je voulais surtout que le public revive l’expérience de la guerre au travers de ses personnages, et c’est bien pour cela que j’ai particulièrement travaillé sur les détails. Chaque personne peut très bien interpréter le film à sa façon. Moi-même, mes interprétations ont évolué au cours de la fabrication du film. Au final, en dépit de toutes les bonnes volontés de chaque personnage, le film aboutit à la mort de Kanta, le petit frère. C’est cela la guerre. C’est en ce sens que je l’ai interprété.

Ramener l’humain au cœur de l’Histoire est l’une des plus belles qualités de ce film. À l’exemple de monsieur Tokuno qui, 70 ans après ces drames, raconte avec émotion ses amitiés avec ses connaissances russes. Au lieu de la rancœur et de la colère, ce sont les expériences humaines qui priment sur la douleur. N’est-ce pas la clef de l’histoire ?
En tant que réalisateur, cela me fait plaisir de savoir que vous avez vu le film de cette façon ! Malgré son âge, Monsieur Tokuno a une pêche incroyable. Il a aujourd’hui 80 ans et l’autre jour, je l’ai retrouvé dans un restaurant russe à Tokyo. Et il draguait encore les jeunes filles ! C’était à se demander si ce vieux monsieur si joyeux était vraiment celui qui m’avait servi de modèle pour Junpei. C’est quelqu’un d’extraordinaire.

Sans l’animation, cette histoire n’aurait pu être portée à l’écran ?
C’est sûr que cette histoire est très spécifique, nous parlons d’une population bien précise ( les Aïnous d’Hokkaido). De fait, un film en prise de vue réelle n’aurait peut-être pas permis au grand public de se sentir proche d’eux. Plus abstraite, la forme de l’animation permet au spectateur de s’identifier bien plus facilement.

Pour prolonger cette réflexion, pensez-vous qu’il y ait une seule histoire que l’animation soit incapable de raconter ?
J’ai fait pas mal de films d’animation qui sont basés sur des faits réels, ont un aspect documentaire. Mais il est préférable que certains sujets de ce type soient traités en vrai. De la même façon, il y a certains films que j’apprécie et qui consacrent une place importante au traitement des paysages, comme Easy Rider ou Bagdad Café. Ces films sont construits selon la théorie des paysages, et il serait plus difficile de l’employer en animation.


Frédéric Lelièvre

 
Frédéric Lelièvre
Journaliste spécialisé dans le cinéma, j'ai traîné mes guêtres dans Mad Movies, Pur Ciné, DVD passion avant d'avoir droit à un magazine gratuit à mon nom de plume Le Petit Cinévore ! Désespérément optimiste, je me concentre sur les films qui éveillent en moi un certain intérêt et évite toute destruction massive...


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