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Jean Denizot, réalisateur de La belle vie

 

Posté le 17 avril 2014 par

Il n’a jamais été question pour vous de reprendre point par point l’affaire Fortin ?
Je ne voulais pas raconter toute l’affaire. Cette histoire d’enlèvement d’enfant, cette cavale ne m’intéressaient pas. Ce qui m’intéressait, c’était ce moment crucial, douloureux, où les enfants sont trop grands pour être protégés, le père trop vieux pour y parvenir, ou cela n’a plus de sens de repartir en cavale. Mais où on repart quand même, parce que sinon le père va en taule, et les enfants se retrouvent orphelins. Ce qui m’intéressait c’était ce moment précis où cette mécanique folle tourne à vide. C’est le moment que l’on a tous connu dans la vie où, tout d’un coup , le rapport de protection s’inverse. Où on se met à s’inquiéter pour ses parents.

Vous avez imaginé ce personnage de père complexe alors que vous deveniez vous-même père. Cela fait si peur que ça la paternité ?
Ça n’est pas ça… Il s’agit de s’interroger sur ce qu’est la paternité. Pourquoi avoir des enfants ? Et qu’avons-nous le devoir de leur apporter ? Je pense que ce que l’on doit leur apporter, c’est la liberté. Peut-être celle de ne pas aimer ses parents, c’est l’ultime liberté. C’est excessif évidemment, mais c’est essentiel. Ils deviennent grands,  se retournent et constatent que ce ne sont « que » des parents. Ils m’ont crée, mis au monde, inculqué des valeurs, indiqué les voies à prendre ou pas, mais le reste c’est ma responsabilité. Dans le film que je voulais faire, la figure du père est à la fois protecteur et ogre. Il libère et offre le paradis de la nature autant qu’il étouffe. C’est une prison à ciel ouvert. C’est ce paradoxe qui m’intéressait.

C’est un cas de figure qui permettait d’évoquer la paternité dans ses extrêmes ?
Qu’en même temps, on le déteste et on l’aime. Je ne voulais pas en faire un héros, c’était impossible pour moi moralement. Quelqu’un qui kidnappe ses gosses et les enlève à leur mère, quelle que soit cette  mère, c’est un geste je ne pourrais pas le cautionner.

Avec ce personnage, on découvre un acteur rare. Pourquoi avoir choisi Nicolas Bouchaud ?
Parce que je l’aime beaucoup. Je l’ai vu très souvent au théâtre, c’est un très grand acteur, sans doute un des plus grands acteurs français, je pense. Et je ne voulais pas que ce père soit un visage trop connu, je ne voulais pas qu’il dévore les personnages principaux que sont les enfants, Pierre et surtout Sylvain. Et ce qui m’intéressait en lui, c’est son côté déplacé. C’est quelqu’un qui vient du théâtre et qui n’a pas tous les codes du cinéma. Il incarne parfaitement l’image que j’avais du néorural. Quelqu’un qui vit dans la nature, mais qui est déraciné, pas à sa place. Quand il a une hache à la main, il est assez impressionnant, physique. Mais on sent en lui quelque chose d’intellectuel.


Frédéric Lelièvre

 
Frédéric Lelièvre
Journaliste spécialisé dans le cinéma, j'ai traîné mes guêtres dans Mad Movies, Pur Ciné, DVD passion avant d'avoir droit à un magazine gratuit à mon nom de plume Le Petit Cinévore ! Désespérément optimiste, je me concentre sur les films qui éveillent en moi un certain intérêt et évite toute destruction massive...