Nos actus
 

1979, Guitar Trio : Larry Coryell, le perdant magnifique

 

Posté le 22 août 2013 par

Tout le monde l’a oublié aujourd’hui mais celui qui avait au départ réuni le guitar trio qui a connu la plus belle réussite de l’histoire était Larry Coryell. Sauf que l’histoire s’est faite sans lui, puisque c’est avec son grand rival et néanmoins ami Al Di Meola qu’a été enregistré le monumental « Friday Night In San Francisco »en décembre 1980… 

En 1969, sur la pochette de son deuxième album, « Corryell », le guitariste respire la santé. On le voit nu avec sa femme Julie (la fameuse Lady Coryell) et deux enfants. Il avouera plus tard qu’il s’agissait d’une mascarade, que la petite famille n’en était pas une et que les deux têtes blondes étaient des figurants empruntés à un ami. Dix ans plus tard, il n’aurait guère pu recréer une telle pochette, ses abus de toutes sortes ayant autant mis en danger sa santé que sa vie de couple. Mais surtout, sa vie dissolue le verra renoncer à ce qui aurait pu être un sommet de sa carrière et l’une des plus grandes réussites de l’histoire de la guitare. C’est lui qui avait fondé le Guitar Trio et c’est lui qui aurait dû enregistrer le mythique « Friday Night In San Francisco ».

Space

L’album Space avec John McLauglin

L’idole déchue
On crédite généralement Miles Davis pour avoir créé un solide pont entre le jazz et le rock, mais Coryell avait largement devancé le maître, ayant dans un premier temps alterné les deux registres dès la fin des années 50, avant de les associer timidement avec son groupe Free Spirit en 1966, dans une ambiance plutôt psychédélique, puis plus sérieuse avec ses deux premiers albums sous son nom, en 1969. Et le monumental « Spaces » a été enregistré en parallèle avec le « fondateur » « Bitches Brew » de Davis. D’où la présence, déjà, de John McLaughlin, mais aussi de Billy Cobham, plus d’un an avant la naissance du Mahavishnu Orchestra, future référence du jazz rock.
Au dos de « Lady Coryell », on pouvait lire quelques extraits de presse qui en disaient long sur la réputation du musicien : « L’une des choses les plus importantes qui soient arrivées au rock cette année (1969) », dans le New York Times, « Le guitariste le plus audacieux, téméraire et excitant est probablement Larry Coryell », dans le East Village Corner, ou « Sans l’ombre d’un doute le guitariste le plus inventif et original apparu depuis Charlie Christian », dans le New Yorker.
Malgré cela, peut-être à cause de ces éloges, Coryell admettra avoir raté l’un des plus grandes opportunités de sa longue carrière à cette époque. L’immense batteur Tony Williams l’avait invité à se joindre à lui pour créer son Lifetime et il avait décliné l’invitation. Williams s’est alors tourné vers ce prodige anglais qui venait de débarquer à New York, à savoir John McLaughlin. Invité à l’un des premiers concerts du groupe, c’est un Coryell écœuré qui se tournera vers sa femme pour lui glisser : « C’est le meilleur guitariste que j’ai vu de ma vie ». « Ce soir-là, tout le monde était présent, se souviendra le guitariste, le groupe de Cannonball Adderley au complet, Miles, Dave Holland… Et on était tous stupéfiés par cette fantastique première prestation de John.”
Tony Williams, encore tout  jeune, était alors le batteur attitré de Miles Davis, depuis mai 1963. C’était surtout lui que son « patron » était venu voir. Mais, un mois après, John McLaughlin était à son tour convié en studio pour enregistrer avec Miles qui préparait l’album « In A Silent Way ». Il jouera également sur les sept suivants, dont « Bitches Brew », bien qu’il déclinera poliment l’invitation de Davis à rejoindre son groupe de façon permanente.
S’il est loin d’être le seul, Coryell aurait rêvé d’enregistrer avec Miles Davis. Mais lui a vraiment été à deux doigts d’en avoir l’occasion et il ne pourra s’en vouloir qu’à lui-même. Comme le guitariste l’avouera plus tard : « Je réalise aujourd’hui que, lorsque Tony Williams m’a invité à rejoindre son groupe, cela aurait pu m’ouvrir une porte pour jouer avec Miles. Il s’est lancé dans la fusion avec « Bitches Brew » et, à l’époque, je me souviens parfaitement que nous étions en train d’enregistrer « Spaces ». Tous les musiciens, à l’exception de Miroslav Vitous, débarquaient des séances avec Miles. Il fallait s’organiser pour caler l’enregistrement en fonction du planning de Miles. Et vous pensez bien que John (McLaughlin), Billy (Cobham) et Chick (Corea) se vantaient de jouer avec Miles… Le choix de musiciens de Miles était une référence et on ne compte plus ceux qui ont fait de grandes choses après avoir joué avec lui.”

Larry Coryell

Des ventes confidentielles pour ce concert à Londres

Jamais deux sans trio
La seule séance à laquelle participera Coryell des années plus tard restera inédite, Davis ne jouant du reste que des claviers lors de l’enregistrement. Mais le guitariste est loin d’avoir chômé entre temps. On pourra même lui reprocher une production aussi pléthorique qu’inégale. Il aurait pu (et du ?) se contenter de son groupe de fusion, The Eleventh House, qui n’avait pas grand-chose à envier aux ténors du genre, Lifetime puis The Mahavishnu Orchestra en tête, mais aussi Return To Forever (où débutait le jeune Al Di Meola) ou Weather Report… Mais il multipliait les exercices et styles et collaborations les plus diverses, allant de Philip Catherine à Stéphane Grapelli, en passant par Steve Khan, Ralph Towner, David Sandborn, les frères Brecker ou Charles Mingus… Sur « Prince of The Sea », extrait de « Venusian Summer », l’album de Lenny White, batteur de Return To Forever, réalisé en 1975, on put assister pour la première fois à un match au sommet entre Coryell et son fan avoué Al Di Meola.
En 1978, Coryell s’était même lassé du mode électrique, se produisant seul à l’acoustique, comme sur le formidable « European Impressions », avant d’avant d’avoir l’idée de former une première version du Guitar Trio avec John Scofield et Joe Beck. Après un premier album à l’impact réduit, « Tributaries », il avait renouvelé l’opération un an plu tard, en invitant cette fois John McLaughlin et l’un des musiciens de flamenco les plus en vues alors, Paco De Lucia. Sur son album solo, « Return », enregistré fin 1978, il s’était essayé sur une composition signée De Lucia, « Entre Dos Aguas », qu’il avait associée au « Mediterranean Sundance » de Di Meola.
Partant en tournée en 1979 sans enregistrer quoi que ce soit, le trio fit salle comble partout, avec notamment deux concerts parisiens, au Pavillon de Paris (le 31 janvier) et au Théâtre de l’Empire où il se produisait devant les caméras de l’émission Chorus, d’Atoine De Caunes (le 04 février). En mars, c’est également à Paris qu’il enregistre la bande originale du film Flic Ou Voyou, de Georges Lautner avec Jean-Paul Belmondo, la musique étant signée Philippe sarde. Pour l’occasion, il retrouvait Billy Cobham, mais aussi Ron Carter et Chet Baker…Le concert du 14 février au Royal Albert Hall de Londres fut lui aussi filmé et enregistré, mais aucune maison de disques  ne voulut sortir un album, malgré les démarches de McLaughlin. L’une des raisons invoquées fut le manque de notoriété de Coryell. Malgré le niveau musical exceptionnel, même si beaucoup critiquaient injustement ce dernier, les « professionnels » doutaient qu’un album de guitare puisse intéresser un large public. La suite prouvera le contraire et toute la question reste de savoir si un « Friday Night… » avec Coryell aurait aussi bien marché qu’avec Di Meola. À voir les ventes très confidentielles du DVD « Meeting Of The Spirit » (le concert de Londres), on peut en douter.

Le sabordage

improvising-my-life-in-music

« ma carrière était en pleine ascension et je n’ai pas arrêté de tout foutre en l’air »

La principale raison pour laquelle Coryell ne connaîtra pas le succès avec le Guitar Trio, ou même avec la majorité de ses futurs projets, tient aux démons que le musicien avait de plus en plus de mal à combattre. On avait noté quelques performances limites sur la tournée, sa consommation d’alcool (quand il ne s’agissait pas des drogues dures) étant devenue, de son propre aveu, totalement incontrôlée… Comme il l’avouera au moment d’écrire ses mémoires dans son livre « Improvising – My Life In Music » : « Je faisais n’importe quoi, j’avais toutes sortes d’opportunités, ma carrière était en pleine ascension et je n’ai pas arrêté de tout foutre en l’air. Jusqu’à ce que j’ai finalement dû faire un choix (en 1981, pendant que le nouveau Guitar Trio cartonnait) entre vivre ou mourir. » Son mariage n’y survivra pas, ce alors que c’était Julie qui gérait sa carrière depuis 1975 et qu’elle lui avait même pardonné ses nombreux écarts. Le divorce sera prononcé en 1986. Pendant des années, il refusera de revoir les images du Guitar Trio originel, tant cela lui rappelait la période la plus sombre de sa vie : « Il m’a fallu 30 ans avant de revoir ce concert… Finalement, je trouve ça formidable. Je voudrais qu’on puisse rejouer ensemble, je cherche même à reprendre contact avec John et Paco. Je trouve maintenant que c’était un des meilleurs groupes de l’histoire. Mais je n’étais pas en mesure d’assurer à l’époque. Les alcooliques ne supportent pas le succès et je faisais tout pour saboter les choses en buvant. Ceux qui réussissent à survivre à de tels processus d’auto-destruction ont ensuite comme une deuxième chance. Pour s’en montrer digne, cela représente d’énormes efforts. Aujourd’hui, je prends soin de ma santé. Pas de sucre, pas de sel ou autres… ». Même si, en 1989, il a plus ou moins retenté l’aventure en montant, toute modestie à part, le Super Guitar Trio en compagnie de Di Meola et Biréli Lagrène, Coryell n’a nullement oublié cette collaboration si exceptionnelle avec McLaughlin et De Lucia.

Avis aux intéressés, donc, l’ami Larry vous promet donc de bien se tenir si vous acceptez sa nouvelle invitation pour un « Friday Night In San Francisco – the Revenge », près de 34 ans après la précédente…


Jean Pierre Sabouret

 
Jean Pierre Sabouret
Journaliste, photographe, animateur TV, j'ai dirigé Best, Hard Rock Magazine, écrit pour Guitarist, Rock You, Hard & Heavy, présenté Boulv'hard sur M6 et Dr Heavy and Mister Hard sur MCM et reste un "hard'ent défenseur du rock progressif.