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Véronique Gens – Interview d’une insatiable Soprano

 

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Posté le 20 mars 2013 par

Soprano talentueuse, femme charmante, artiste insatiable, nous avons eu la chance de croiser la route de Véronique Gens, remarquable tragédienne habituée au baroque, à Mozart mais qui rêve d’Offenbach.

Une carrière commence toujours par une rencontre. Racontez-nous celle qui vous a le plus marquée et propulsée là où vous êtes actuellement ? 
Une rencontre très importante pour moi fut William Christie. J’étais jeune élève dans un conservatoire classique et mon professeur de chant était très ami avec lui. A l’époque, le baroque n’était pas encore considéré comme une vraie musique et il cherchait de jeunes chanteurs pour les former. Il m’a fait rentrer dans sa classe au conservatoire de Paris et l’année d’après il jouait Atys avec le retentissement qu’on a connu à l’opéra Comique et en tournée aux Etats-Unis. J’étais alors dans les chœurs des Arts Florissants. Dans les opéras baroques français, il y a toujours des rôles pour tout le monde… J’avais un tout petit rôle dans ces Atys et à chaque fois, je montais en grade. A la fin je n’étais plus dans les chœurs, j’étais soliste. J’ai rencontré tout un tas de gens dans ce projet formidable. Mark Minkowski était basson, Christophe Rousset au clavecin. Ce fut une conjonction de gens talentueux qui ont ensuite créé leurs propres ensembles. J’étais au bon moment au bon endroit, si je puis dire. Jean-Claude Malgoire a aussi été très important puisqu’il fut le premier à me proposer de chanter autre chose que de la musique baroque. Pour moi cela a été une révélation et une envie d’avancer.

Mozart tient une grande place dans votre vie professionnelle ?
C’est vrai que Mozart est le pivot de ma carrière. J’essaye d’explorer d’autres territoires parce que j’en ai envie et que ma voix le permet mais je reviens toujours à Mozart et surtout Don Giovanni dont je ne me lasse pas. Après la musique baroque, c’était un chemin assez naturel. Il est le compositeur où il y a absolument tout ; une vision, la propreté des attaques, le vibrato, l’agilité, le legato. Mozart c’est un curseur. Quand on ne peut plus le chanter c’est que quelque chose va mal dans la voix.

Comment entretenez-vous votre voix ?
Il faut la chouchouter et la soigner, ne pas chanter n’importe quoi et surtout être conscient de savoir ce qu’on peut faire et ne pas faire. Au début on est tout feu tout flamme, on veut tout essayer et puis on apprend avec le temps et on se rend compte que la voix à des limites. Cela dépend des caractères ; si l’on veut être kamikaze ou vouloir chanter longtemps. En ce qui me concerne, je sais que je n’ai pas besoin d’utiliser ma voix tous les jours. Si je peux me ménager des périodes de repos sans chanter du tout, c’est très bien pour mes cordes vocales. Chacun doit apprendre à se connaître au fur et à mesure du temps.

Vous avez interprété de nombreux rôles d’opéra durant votre carrière. Quel est celui qui vous a le plus marquée et en qui vous vous identifiez peut-être le plus ?
Donna Elvira est le rôle que j’ai le plus chanté et qui me parle le plus. Je me sens proche de cette femme. On a un peu le même caractère, je crois. Pendant des années on a fait d’elle une espèce de folle qui arrivait toujours au mauvais moment. Moi, je ne la vois pas comme ça. C’est une femme amoureuse, point. Elle est prête à tout pour montrer à Don Juan qu’elle l’aime. Elle lui pardonne tout, elle veut le sauver. Je ne m’identifie pas vraiment à elle sur ce point, mais le côté « je fonce, je me prends des portes dans la figure », c’est un petit peu moi quelque part.

D’autres rôles, personnages qui vous ont marqué ?
Je pense à Vitellia dans la Clémence de Titus qui a complètement à sa botte ce pauvre Sesto. Elle est dure, autoritaire, et au fur du temps devient humaine, touchante, émouvante. C’est très intéressant de jouer des personnages qui changent beaucoup au cours d’un opéra.

Racontez-nous comment vous abordez une nouvelle œuvre ? Comment s’élabore le travail en amont qui va déboucher sur l’enregistrement d’un CD, une tournée, un récital…
Une prise de rôle, c’est toujours quelque chose de très important et délicat dans une carrière. Tant que je n’ai pas chanté sur scène avec l’orchestre, le public et les autres chanteurs, je ne suis pas sûr d’être capable de l’interpréter. Premièrement, il faut regarder la partition, voire si elle convient et si j’ai envie de ce genre de musique. Ensuite, il faut travailler et l’on sent tout de suite si cela va ou pas dans la voix. On accepte un rôle 2 ou 3 ans à l’avance. On a le temps de s’y préparer. Apprendre un opéra, cela prend du temps, il faut réfléchir sur la musique, le personnage, voire ce qu’on a envie d’en faire. C’est comme un accouchement, un processus qui est long et difficile et qu’on ne peut pas faire à la va-vite. Un rôle difficile pour moi fut le seul Wagner de ma carrière, dans les Maîtres Chanteurs de Nuremberg. Mais quand on sent qu’on peut le faire, c’est très stimulant. Je suis ravie et j’ai très envie de le rechanter évidemment. Cela fait du bien d’interpréter Mozart et de changer pour Debussy ou Wagner.

Vous faites une carrière exceptionnelle tout en étant encore très jeune. Comment envisagez-vous la suite ? 
Il y a beaucoup de choses dont j’ai envie mais cela ne dépend aussi de ce que les gens ont envie de me proposer. J’aimerais chanter Offenbach. Cette année j’ai collectionné les tragédiennes, les Iphigénie, les Alceste, des choses pas très rigolotes et les gens ont toujours du mal à vous imaginer dans un autre rôle. J’ai également très envie de Strauss, puis Verdi. Mais des partitions trop contemporaines comme Alban Berg me font un peu peur. J’ai essayé il y a quelques années et c’est une musique que je ne comprends pas. Quant aux lieder de Wolf et de Schubert, je préfère me contenter des mélodies françaises et laisser ce répertoire aux gens qui parlent merveilleusement allemand.

Parlez-nous de la mise en scène de Haneke dans le Don Giovanni. En quoi donne-t-elle une nouvelle jeunesse à cet opéra  ?
Le point très spéciale de cette mise en scène est cette ambiance, comme dans les films de Haneke, tout est plombé, tendu, malsain. Même dans les récitatifs, il y a de grandes pauses qui entretiennent un climat désagréable. Cela se passe aujourd’hui dans une banque et il y a le patron qui abuse de tout le monde. Un contexte qui marche très bien car Don Juan est une pièce que l’on peut transposer dans des circonstances fort différentes. J’ai fait beaucoup de choses différentes comme des perruques du XVIIIème, des piercings dans le ventre avec des chaussures compensées, des masques de Mickey dans le trio des masques. Mais ce Don Juan là de Haneke est quand même sombre dans tous les sens du terme car on est tout le temps dans le noir. On ne voit pas beaucoup nos visages et cela est voulu aussi évidemment. On ne ressort pas de cela indemne. Quant au public, au début il huait mais maintenant il est très enthousiaste même s’il n’aime pas forcément la mise en scène. Il est très chaleureux avec nous, il applaudit et c’est agréable de sentir un public qui répond, cela nous aide.

Le public peut-il vous découvrir sur DVD ?
Oui, il y a plusieurs Don Juan qui sont déjà sortis. Il y a celui de Peter Brook à Aix-en-Provence il y a une dizaine d’années et un autre Don Juan que j’ai fait à Barcelone, la Veuve Joyeuse aussi. Il y a beaucoup de DVD mais je n’ai rien en projet en ce moment.

Que pensez-vous de la diffusion d’opéras dans les salles de cinéma comme c’est par exemple le cas avec Gaumont-Pathé qui propose 11 opéras en direct du Metropolitan Opera de New York ?
Ici, les gens ont peur de venir à l’opéra et les places sont très chères alors que ce n’est pas le cas en Allemagne et dans d’autres pays. En France, l’opéra reste réservé à une élite, déjà d’un point de vue financier mais surtout parce que les gens s’imaginent que ce n’est pas pour eux, qu’ils ne comprendront pas. Pourtant, le Don Juan que je fais à la Bastille, tout le monde peut le voir. L’idée de diffuser les opéras dans les salles de cinéma est très bien car cela permet de les démocratiser mais je trouve que les opéras filmés s’éloignent de la vérité. Ca ne retranscrit pas l’ambiance sur scène. Je suis très partagée. C’est une bonne chose que tout le monde puisse le voir mais en même temps ce n’est pas le vrai opéra. Quand on fait un film, la caméra choisit un plan, mais quand on fait un opéra, on a une vision d’ensemble d’une scène et ce n’est pas la même chose.

Vous avez réalisé de nombreux enregistrements dont 3 volumes des Tragédiennes mêlant de nombreux compositeurs et époques. Pourquoi un tel choix ?
J’avais décidé d’arrêter de chanter cette musique baroque que j’ai tant aimée parce que ma voix a changé. Avec Christophe Rousset on avait décidé de finir un cycle et on a commencé avec Lully puis nous sommes allés jusqu’à Rameau. Ce CD a été un grand succès, il s’est bien vendu à tel point qu’on a fait un deuxième volume avec la suite, l’idée étant de rester dans le même thème avec les tragédies lyriques françaises. On est donc allé de Rameau jusqu’à Berlioz. Un nouveau succès et nous voilà partis pour un troisième volume jusqu’au milieu du XIXème. Quand on a imaginé cette aventure, à aucun moment on ne s’attendait à faire trois volumes avec le même thème. Toutes ces tragédiennes ont une tessiture qui me convient très bien. C’est aussi une musique qui m’émeut et me touche beaucoup. C’est une belle aventure et je suis sûre que si on décidait de faire un quatrième volume, on trouverait encore de la musique. Malheureusement, ce serait sans les Talens lyriques cette fois-ci et je ne me vois pas continuer cette musique sans Christophe Rousset.

Etes-vous directement touchée par la révolution numérique qui affecte la vente de CD ?
Evidemment. Je ne suis pas très forte avec mon ordinateur mais c’est impressionnant le nombre de choses que je retrouve quand je tape mon nom. Le lendemain de la générale de Don Giovanni, il y avait des photos du spectacle. Cela me dépasse un peu, c’est effrayant et c’est quelque chose qu’on ne contrôle pas du tout. Que peut-on faire ? Rien et on sait que les gens les regardent, les écoutent, les piratent. Et en même temps, cela permet de diffuser la musique à une échelle incroyable. Les artistes ne vivent pas d’amour et d’eau fraîche donc c’est un manque à gagner terrible pour nous. Il faut faire avec.

Vous avez été promue Chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur en janvier 2011. Comment avez-vous réagi à cette distinction ? Que vous apporte-elle ?
C’était une grande surprise et surtout une reconnaissance qui m’a beaucoup touchée. C’est quelque chose d’officiel et je suis très fière, évidemment.

Propos recueillis par Stéphane Philippon en Avril 2012

 


Stéphane Philippon

 
Stéphane Philippon
Escaladeur de montagnes et de gammes classiques étourdissantes, mon apostolat m’a amené à parler de jeux vidéo, de musique, de cinéma, de nouvelles technologies et de carpes, mais ça va mieux depuis.


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